L‘arrêt de l’expérience du télétravail et le retour brutal au bureau ont engendré une hausse du « brown-out », c’est-à-dire de la démotivation liée à une perte de sens au travail. Un phénomène qui explique en partie l’essor de l’absentéisme et des démissions.

On connaissait déjà le burn-out, l’épuisement mental et physique entraîné par une surcharge de travail ; ou encore le bore-out, l’ennui causé par une sous-occupation chronique. Voilà que les managers doivent ajouter un troisième anglicisme au catalogue des menaces pesant sur la santé de leurs collaborateurs : le brown-out, ou le désinvestissement lié à la perte de sens au travail.

Le problème n’est, certes, pas nouveau. Il y a dix ans, l’anthropologue David Graeber en faisait l’un des corollaires du développement des « bullshit jobs », les métiers inutiles issus du progrès technologique. « Avec la crise sanitaire, les fonctions support, les métiers de l’informatique, du juridique, des ressources humaines ont été particulièrement exposés », souligne Clotilde Lizion, psychologue spécialisée en santé mentale en entreprise et cofondatrice du cabinet parisien LCCL Prévention Active.

Un mal silencieux

Démotivation au travailPlus insidieux que le surmenage, le désinvestissement est particulièrement difficile à appréhender. Aucune étude ne quantifie d’ailleurs le nombre de salariés touchés. Seuls des sondages, réalisés par des cabinets conseil, permettent d’estimer l’ampleur du mal.

« Selon nos statistiques, 62 % des personnes que nous accompagnons déclarent ne pas se sentir réellement utiles dans leur travail, alors que 78 % estiment cet objectif important, voire primordial. Cette différence est à l’origine de ce que nous appelons la démission mentale », explique Ludovic de Gromard, PDG de la start-up Chance, spécialisée dans la réorientation professionnelle.

S’il est plus difficile à repérer, les conséquences du brown-out n’en sont pas moins dramatiques pour le salarié, qui peut mettre de longues semaines à expliquer l’origine de sa perte de motivation, son irritabilité grandissante, ou ses troubles anxieux, voire dépressifs.

Perte de sens… et de motivation

« Courir d’un patient à l’autre, supporter leur humeur et se demander tous les jours pourquoi… J’ai craqué et finalement tout plaqué pour suivre une formation en création d’entreprise avec l’espoir d’ouvrir un commerce », témoigne ainsi Matthieu, infirmier libéral en cabinet, dans la Somme. L’exemple est loin d’être isolé, notamment chez les jeunes salariés, y compris les alternants, particulièrement malmenés par la crise.

« Dans nos métiers, le Covid-19 a accentué le phénomène, en particulier chez les jeunes en télétravail, témoigne Jean-Philippe Porcherot, directeur général d’Atol conseils et développements, une entreprise de services informatiques de 190 salariés, basée à Dijon. Le salaire n’est plus la seule motivation des salariés. Le sens, l’impact social, environnemental de l’entreprise, le cadre de vie, sont devenus des facteurs majeurs d’implication. Nous devons répondre à ces exigences, via un management plus personnalisé », poursuit le dirigeant.

Temps de travail inutile

Problème : durant les confinements, notamment le premier, l’instauration précipitée du télétravail a plutôt poussé les responsables RH à adopter des stratégies de contrôle, de micromanagement, en multipliant notamment les visioconférences pour entretenir la motivation des troupes. « Cela a eu l’effet inverse en ajoutant du temps de travail inutile à la réalisation des tâches quotidiennes, et donc posé la question du sens », analyse Clotilde Lizion. Après deux ans de télétravail, pour certains salariés le retour à la vie d’avant s’est avéré difficile.

« Des employeurs ont eu du mal à enclencher un mode de fonctionnement hybride et ont imposé, de manière unilatérale, un retour au bureau. Cela a généré de l’incompréhension, donc de la démotivation, chez les salariés qui pour certains se sont transformés en ‘salariés zombies’, présents physiquement mais absents mentalement de l’entreprise », complète Laurent Termignon, directeur de l’activité Organisation & Rewards WTW France (ex-Gras Savoye).

Selon les études menées par le spécialiste de l’assurance et du conseil RH, les conséquences sont palpables : en 2020, le taux d’absentéisme a bondi de 20 % par rapport à 2019. Pis, d’après les statistiques de la Dares, les démissions ont explosé en 2021 par rapport à 2019 : de + 10 % à + 20 % selon la taille de l’entreprise, notamment chez les salariés « précédemment en activité partielle », souligne le ministère du Travail.

Source : business-lesechos